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Les expériences du Camp-de-Châlons

Ces expériences ont été exécutées, suivant le programme de la Commission de révision de l'Instruction du 9 mai 1874, par une Sous-Commission, composée d'officiers d'Artillerie et du Génie, souvent appelée « Sous-Commission d'expériences de Châlons". Leur but était d'abord d'éprouver le fonctionnement et la précision du tir des tourelles, puis leur résistance aux projectiles alors en service ou en essai, ainsi que la résistance à ces projectiles de caponnières cuirassées d'escarpe. Elles ont été terminées dans le premier semestre de 1888.

 

Expériences sur les tourelles

Les tourelles sont logées dans un même bloc de béton au nombre de trois, à savoir: une tourelle à éclipse (Fives-Lille) type Bussière, armée de deux canons de 155 L, une tourelle tournante type Saint-Chamond, armée de même; une tourelle tournante type Montluçon armée d’un obusier de 155 C (Châtillon et Commentry). Elles sont protégées par des avant cuirasses, composées de secteurs diversement constitués, noyés dans le massif de béton (fonte dure, acier coulé et fer laminé).

 

Essais de fonctionnement et de tirs de précision des tourelles à éclipse et tournante

Après remaniements à la suite des premiers tirs, la précision du tir de ces deux tourelles a été comparable à celle des matériels de siège; mais la ventilation a laissé à désirer; les salves ont pu se succéder à des intervalles de 2 minutes environ. Les tirs de fonctionnement à exécuter après les tirs d'attaque de plein fouet, n'ont pu être exécutés qu'avec la tourelle de Saint-Chamond, la tourelle de Fives-Lille n'ayant pu être réarmée, après avoir subi les tirs d'embrasure. Le fonctionnement et la précision du tir de la tourelle de Saint-Chamond ont été les mêmes qu'avant les tirs d'attaque. La tourelle Montluçon, non encore armée, n'a pas pris part aux essais de tir.

 

Obus tirés contre les tourelles.

Ils ont compris, pour le 155 et les mortiers de 220 et de 270 :

 - Des obus de rupture type A (sans chargement) et type B (chargés en mélinite fondue), pesant, en nombres ronds, suivant le calibre, 53, 153 et 286 kilogrammes, dont 1,6 kg, 6 kg et 10 kg. d'explosif et ayant, les uns une tête plate, pour attaquer les surfaces fuyantes (tourelles et coupoles), les autres une ogive pour attaquer les parois verticales; les obus à tête plate sont, le plus souvent, dotés d'ogives rapportées en zinc.

- Des obus allongés contenant, suivant le calibre, 12, 36 et 65 kg de mélinite.

- Des obus à grande capacité, appelés aussi obus-pétards, ainsi nommés parce qu'ils sont organisés de façon que, leur partie antérieure s'écrasant au choc, le centre de gravité du chargement se rapproche le plus possible de l'obstacle à briser. A cet effet, ces obus, longs de 2 cal. 1/2, ont une tête hémisphérique non trempée. L'obus-pétard de 270 pèse 120 kilogrammes, dont 40 kg de mélinite. Pour une charge donnée d'explosif, cet obus a fourni à Châlons, les meilleurs résultats.

 

Principaux effets des tirs d'attaque.

Les tirs de plein fouet à obus de rupture de 155 ont été exécutés à 150 mètres, avec des charges donnant les vitesses au choc des projectiles du même calibre, tirés à 2500 ou 3000 mètres, avec les canons de 15,5 centimètres les plus puissants de l'époque. Les obus qui n'ont pas ricoché ont donné seulement des empreintes d'une douzaine de centimètres de profondeur moyenne, les empreintes des obus, à tête plate, chargés ou non, favorisant la pénétration (sans ricochets) des obus à ogive. 

Les tirs d'embrasure ont été exécutés avec des obus ordinaires, des obus à mitraille et des obus allongés de 90 millimètres, tirés à 2400 mètres, et, ensuite, avec des obus de rupture de 155, tirés à 150 mètres. Des tirs d'infanterie contre les embrasures ont été aussi essayés avant les tirs d'embrasure de 155.

Les effets des obus de 90 sur les cuirassements mêmes ont été insignifiants. Des éclats ont, par contre, pénétré par les embrasures incomplètement obstruées de la tourelle tournante et un seul obus allongé a brisé les deux volées des faux canons en fonte, qui faisaient saillie hors de la tourelle, alors que les bouches des canons de la tourelle à éclipse ont reçu seulement des éclats.

Les tirs d'infanterie n'ont rien donné sur le personnel de la tourelle à éclipse et à peu près rien sur celui de la tourelle tournante.

Les tirs d'embrasure, de 155 ont brisé les faux canons de la tourelle tournante; ils ont, en outre, empêché de réarmer la tourelle à éclipse.

Les tirs d'attaque sous de grands angles, à 2700mètres, ont absorbé: 50 obus pétards de chacun des mortiers de 220 et de 270, tirés sous 30 degrés; 26 obus allongés de 155, 64 de 220 et 36 de 270, tirés sous 30° et 45 degrés; 96 obus de rupture, type B (22 de 155, 42 de 220, 32 de 270), tirés sous 45 et 60 degrés.

La tourelle à éclipse a reçu 4 coups sur la paroi verticale et 12 sur le toit. Contre  la paroi verticale, ces coups ont aggravé les effets des tirs de plein fouet et, sur le plafond, ils ont détaché des ménisques, qui ont causé, par leur chute, de graves avaries aux mécanismes.

La tourelle de Saint-Chamond a reçu 9 coups et a mieux résisté; il ne s'est détaché qu'un ménisque.

Le ciel de la tourelle pour 155 C a été mis hors de service par 6 obus allongés (4 de 220 et 2 de 270).

Les coups tombés sur les avant-cuirasses ont produit peu de dégâts.

Le massif enveloppe, en béton, a reçu 98 projectiles, à savoir 17 obus de rupture des trois calibres employés, 55 obus allongés des trois calibres et 28 obus-pétards des deux mortiers. Ils ont causé souvent des entonnoirs, dont la profondeur a varié de 0,4 m à 1mètre.

Les tirs exécutés sur les avant-cuirasses, préalablement dégagées du béton qui les couvrait en avant, ont donné les résultats suivants : 17 obus de rupture des types A et B, ont détruit le voussoir en fonte dure de la tourelle à éclipse; il en a été sensiblement de même pour celui de la tourelle tournante.

Le voussoir en acier coulé de la tourelle à éclipse a reçu 15 coups et a été perforé. Il en a été de même, après le 7e coup, du voussoir en fer laminé de la tourelle tournante; mais ce voussoir n'a pas été disloqué, ni fendu comme les autres. La perforation a d'ailleurs été causée par plusieurs coups arrivant dans la même empreinte.

 

Conclusions des expériences de Châlons sur les tourelles.

En raison de la résistance insuffisante des cuirassements, la Commission conclut à la nécessité de l'éclipse pour dérober les tourelles aux atteintes, surtout aux coups d'embrasure. Le fer laminé, comme celui de la tourelle de Saint-Chamond, parait à recommander. Il convient aussi de simplifier les mécanismes de la tourelle à éclipse, et, surtout, de ne pas s'en remettre, pour l'ensemble de ces mécanismes, à une seule distribution d'eau sous pression.

La ventilation est à reprendre.

Les affûts des deux pièces doivent être indépendants l'un de l'autre. Le frein hydraulique avec ressorts Belleville paraît préférable.

L'avant-cuirasse, en fer laminé de Saint-Chamond, qui a le mieux résisté, est à recommander. L'addition d'un jupon protecteur paraît inutile.

Une plongée circulaire en béton, de 10 mètres de largeur et de 3 mètres à 3m 50 de profondeur est suffisante.

En raison de la difficulté de déblayer par le tir le béton protecteur des substructions, l'attaque ne peut qu'essayer de disloquer et perforer les cuirassements, par des tirs sous grands angles, sur le plafond de la tourelle à éclipse, après avoir recherché les coups d'embrasure, au début par obus de campagne, puis par des obus de siège, à mesure de l'arrivée des équipages.

Les obus de rupture, type B, n'ont donné, dans les tirs sous grands angles, que des effets localisés, alors que les obus-pétards, qui s'aplatissent contre le cuirassement, et les obus allongés, s'ils se couchent sur ce dernier, exercent une action destructive considérable.

 

Expérience sur les casemates et les portions d’escarpe et contre-escarpe d’un saillant

L'escarpe du saillant, en béton, a 6 mètres environ de haut sur autant d'épaisseur. La contrescarpe en béton, partie pleine, partie à galerie, a 5m 50 de haut; elle est surmontée d'un remblai en pierrailles, dépassant, de 0m 60, le sommet de l'escarpe. La face gauche du saillant présente une galerie de contrescarpe de 2 mètres de large, dont la voûte en béton et le piédroit appuyé aux terres ont respectivement 2m 50 et 3m 25 d'épaisseur moyenne.

Le fossé est flanqué. sur ses deux faces, par deux caponnières métalliques, arrondies aux angles et encastrées dans l'escarpe sur laquelle elles font saillie de 0m 70.

Les caponnières ont deux étages, de 1m 80 de hauteur, disposés pour être armés, chacun d'un canon à tir rapide. Le cuirassement de l'une d'elles, construite par le Creusot, est formé de plaques en acier forgé, extra-doux, de 15 centimètres d'épaisseur, vissées sur un caisson en tôle; l'autre, construite par la Compagnie de Chatillon et Commentry, est composée de plaques en fer laminé, de 10 centimètres d'épaisseur, ancrées dans la maçonnerie, au moyen de boulons. La casemate en acier a paru supérieure à l'autre, tant par la valeur de son métal, que par son mode de construction. Sa tôlerie intérieure, en effet, a arrêté les ménisques, détachés par le tir.

Des effets sur l'escarpe, on a conclu qu'une escarpe en béton, défilée à 18 degrés, peut être détruite en peu de temps par des obus explosifs ordinaires et allongés de 155, ce qui doit faire renoncer à ce genre d'obstacle. Cela conduit aussi à condamner les caponnières d'escarpe expérimentées. Pour les attaquer le mieux est, d'ailleurs, de faire brèche dans l'escarpe.

 

Conclusions

Comme on le voit, cette étude du chargement et de l'emploi des obus explosifs, et l'étude également difficile des obus à grande capacité, ont abouti rapidement, grâce aux mesures judicieuses prises à cet effet. Elle fait le plus grand honneur au personnel des Services techniques de cette époque.

 

Extrait du Général J. Challéat. L'Artillerie de terre en France pendant un siècle 1816 - 1919

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les expériences de 1888 au Camp-de-Châlons

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